N A N C Y    T E X A S    2

NANCY TEXAS 1 CHRONIQUES 2 © BCNJ 1995 CHRONIQUES 4 NANCY TEXAS 3

SOMMAIRE
Chroniques du joueur moyen (3) Gérald Masini
Haute technique et convivialité (1) François-Michel Sargos


CHRONIQUES  DU  JOUEUR  MOYEN  (3)

Gérald Masini


Résumé des épisodes précédents : un zéro international, puis un zéro intergalactique. Mon jour de gloire est arrivé ! Qu'en pense Etienne ?

Nicolas remplit la feuille de marque dans un silence... polaire. Pris d'un besoin aussi soudain que pressant, Etienne et moi nous ruons de concert vers le coin reservé à la gent masculine. Profitant du vide des lieux, j'explose sitôt franchi le seuil.

-- Non seulement, tu fais une entame débile alors que j'ai contré pour l'entame Pique, mais, en plus, tu défausses tes Piques pour livrer plus un !
-- Ton contre est un Lightner, grand niais, rétorque Etienne, sûr de lui. L'entame Pique est normale si tu passes, même si tu n'as pas surcontré pour m'indiquer un gros honneur dans la couleur. Elle a peu de chances de faire chuter, soit, mais elle a aussi peu de chances de filer une levée. En revanche, ma distribution laissait supposer une longue à Coeur chez toi, bien placée derrière les Coeurs que le mort a indiqué par son contre.
-- Comment ? fais-je, avec une soudaine appréhension. Mais, mais... Nicolas n'a pas alerté. C'était un contre punitif !
-- Avec le Valet et le Cinq de Pique ?
-- Au poids !
-- Mais non, triple buse ! Un coup d'oeil sur leur feuille de conventions t'aurait appris qu'ils jouent le contre négatif jusque 3, justement.
-- Mais il fallait appeler l'arbitre ! hurlé-je, outré. J'aurais surcontré pour indiquer mon Roi de Pique, sinon.
-- Il est trop tard maintenant, Chimène (il a des lettres, Etienne). Encore une fois, si tu te tais, j'entame Pique. Quand l'adversaire demande un contrat qui a de fortes chances de chuter, on l'y laisse, d'autant plus que 3 chute déjà de trois ! D'ailleurs, si tu ne mets pas la Dame à l'entame, le déclarant ne peut réaliser que huit levées : quatre Trèfles, trois Coeurs et un Carreau.

Mon Dieu, mais pourquoi n'étais-je pas resté à la terrasse de ce café ? Je cherchais vainement une réplique brillante quand Nicolas passa une tête hilare dans l'entrebâillement de la porte.

-- Eh, les rigolos, on vous cherche partout. ça fait cinq minutes que l'arbitre a demandé de changer !...

LE  JEU  AVEC  LE  MAURE

Pourtant l'affaire ne trouva sa conclusion qu'au soir, devant le traditionnel couscous au Méditerrannée. Il y a là Pascal et Claudine, mon Etienne, bien sûr, et sa Marie, Christian qui, pour une fois, n'avait pas arbitré le tournoi, et F'M, dont les analyses post-mortem et les anecdotes sont toujours savoureuses. D'ailleurs, il attaque tout de suite.

-- Vous avez vu le 3SA où les Coeurs sont 6-1 et les Piques 6-2 ?
-- Ouais, fanfaronné-je, il chute naturellement sur entame Pique, et sur entame Coeur aussi, d'ailleurs.
-- Pas du tout ! retorque icelui. Ça gagne tout le temps sur entame Coeur, mais encore faut-il qu'on entame Coeur ! Figurez-vous qu'à ma table, Ouest est intervenu à 2 faible pour un contre négatif de mon partenaire et je me suis finalement fait contrer par Est à 3SA.

D'un violent coup de pied sous la table, je clouai le bec d'Etienne, qui allait intervenir, et demandai innocemment :
-- Lightner ou confirmation des Piques ?
-- Ce n'est pas mon problème, les adversaires n'ont qu'à se mettre d'accord, répond F'M, en poursuivant sa démonstration. Toujours est-il qu'Ouest l'a compris comme un Lightner. Entre nous, il est loin d'avoir tort. Il a donc entamé le 5 de Coeur. Est a correctement duqué le 10 du mort (Etienne émet à ce moment un bruit bizarre auquel personne, heureusement, ne semble prêter attention) pour le 9 de ma main. J'encaisse alors l'As de Coeur et quatre tours de Trèfle en finissant en main, ce qui me met à la tête de six levées. Il faut en réaliser au moins trois et la situation est à peu près claire, dit-il, en se mettant à gribouiller furieusement la nappe.

 
 V ×
 R V
 D 10 ×
 -
 A 10 × ×
 -
 A 9 ×
 -
 N
O     E
 S
 R ×
 D ×
 V 8 ×
 -
 
 D × ×
 -
 R × × ×
 -

-- J'avance alors le Roi de Carreau pour couper les communications entre les flancs. Si Ouest duque, un deuxième coup de Carreau l'achève. S'il duque encore, ce qui est complètement idiot naturellement, je rejoue Carreau, et les flancs me donnent, au choix, un Pique au mort et le Roi de Coeur, ou bien un Pique de ma main et le dernier Carreau. Si Ouest prend et rejoue Carreau pour la Dame du mort, un petit Pique des deux mains me livre un Pique et le dernier Carreau de la main, ou encore deux Coeurs au mort, selon le flanc qui termine. Plus un dans tous les cas. En revanche, si Ouest joue As de Pique et Pique, Est sort de sa main à Carreau pour le mort, qui doit rendre un Coeur. Egal, seulement.
-- Si Ouest prend le Roi de Carreau, continue Etienne, qui a tout compris, il livre encore égal. S'il rejoue Carreau, Dame de Carreau et Carreau oblige Est à renvoyer soit Coeur, vers Roi-Valet du mort, soit Pique, pour terminer par la Dame et le dernier Carreau du déclarant.
-- Et si Ouest duque le deuxième Pique ? fais-je, pour dire quelque chose moi aussi.
-- Le déclarant tire le Roi de Coeur, éh blaireau ! me renvoie Etienne du tac au tac.
-- Notez bien qu'un petit Pique des deux mains aurait abouti au même résultat, relance F'M, pour reprendre la parole. Pour en finir avec cette donne, si Ouest rejoue Pique et non Carreau, le déclarant fera toujours un Pique, un Carreau et, en remettant Est en main à Carreau s'il le faut, un Coeur. Marrant, non ?
-- Et toi, combien as-tu fait de levées ? demande Pascal, qui a toujours eu un grand sens des convenances, après un instant de flottement.
-- Egal seulement, répond F'M, dépité. Et je n'ai même pas marqué un top ! Il y avait un 3SA contré plus un sur la feuille ! Mais dans quel monde vit-on ?
-- Tu reprendras bien un peu de rosé ? fais-je ostensiblement en reservant Etienne.
Nicolas et Jean-Do avaient bien fait de ne pas venir...

(à suivre)

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HAUTE  TECHNIQUE  ET  CONVIVIALITÉ

François-Michel Sargos

1  :  LE  COMPTAGE  DES  MAINS



Compter les mains est l'un des exercices abstraits que les auteurs de bridge disent indispensable à la pratique de ce jeu que nous apprécions tant. Prenons un exemple : Ouest, qui a entamé le 2 de Pique en quatrième meilleure et n'a fourni que deux fois à Coeur, possède 4 Carreaux. Combien a-t-il de Trèfles ?

Résoudre de tels casse-tête à la table, sans tableur ni calculette, est une tâche presque surhumaine et transforme en travaux forcés le plaisant jeu de réflexion que nous aimons tant. Aussi traiterai-je ici des moyens de parvenir sans effort à déterminer combien tel joueur détient de cartes de telle couleur (cette rubrique s'adressant à des joueurs avertis, j'admets implicitement que chaque joueur peut déterminer combien en détiennent le mort et lui-même). Ces moyens diffèrent évidemment pour le flanc et pour le déclarant, mais on doit noter que les outils de l'un et l'autre sont également performants, grâce aux travaux de dizaines d'auteurs d'enchères précisées et de conventions de flanc, qui se sont consacrés à rendre si convivial ce jeu que nous apprécions tant et que nous remercions vivement (les auteurs). Une remarquable particularité de notre beau jeu est que les outils du flanc sont maniés par le déclarant et vice versa, ce qui en montre, s'il en était besoin, les qualités de solidarité et de consensualité.

Je commence par les outils de flanc. Au commencement, les enchères étaient brutales et imprécises. Cette époque barbare prit fin avec l'invention de la Majeure Cinquième, un progrès décisif dans la description aux flancs des longueurs en majeures du déclarant. Cependant, une dommageable ambïguité subsistait quant à la teneur en mineures, et un utile perfectionnement fut apporté par l'adoption de la Meilleure Mineure. Enfin, ultime raffinement, le relais à deux Trèfles permit de lever les dernières incertitudes du flanc.

On mesurera, grâce aux trois séquences suivantes, l'ampleur des progrès réalisés : La première séquence est parfaitement opaque, et la deuxième n'apporte aux flancs que quelques maigres renseignements. Admirons en revanche la précision de la séquence scientifique : l'ouvreur décrit à la perfection 4 Trèfles, 3 Carreaux probablement assez faibles, 2 Coeurs et 4 Piques, avec exactement 14 points H ou 15 mal faits, et le répondant 5 Coeurs et 3 beaux Carreaux, sans 4 Piques. On regrettera simplement de rester dans l'ignorance du résidu (3 Piques et 2 Trèfles, ou le contraire ?), mais de nouveaux progrès sont toujours possibles. De toute façon, rien de grave puisque le mort s'étale et que la main cachée est, quant à elle, parfaitement connue.

Bien sûr, on voit des joueurs qui ne s'astreignent pas à décrire leur main avec autant de soin et de gentillesse. Mauvaise éducation ou commencement de tricherie ? Je n'oserai pas juger ici ces brebis égarées, mais elles ne doivent rien ignorer du mépris qu'éprouvent à leur égard ceux qui donnent à notre aimable jeu la convivialité que nous apprécions tant.

Le déclarant ayant rempli ses obligations vis-à-vis des flancs, il incombe à ces derniers de faire la preuve à leur tour du même savoir-vivre. Pour cela, ils disposent de la convention du pair-impair, qui consiste à indiquer au déclarant la distribution des couleurs cruciales pour la réussite de son contrat. Les flancs peuvent opérer de trois façons :

J'espère vous avoir convaincus, chers amis lecteurs, que les efforts que nous avons déployés pour apprendre et appliquer sans défaillance toutes ces ingénieuses conventions seront largement récompensés par l'ambiance agréable qui continuera à régner dans la pratique de ce merveilleux jeu d'intelligence que nous aimons tant.

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