N A N C Y    T E X A S    9

NANCY TEXAS 8 © BCNJ 1997 NANCY TEXAS 10

SOMMAIRE
La lecture des défausses Gérald Masini
Le lapin rate sa chute Alain Fuser
Écrans de fumée (1) François-Michel Sargos
Chroniques de l'arbitrage (1) Dany Haimovici


LA  LECTURE  DES  DÉFAUSSES
Gérald Masini


La clef d'un bon jeu de la carte, que ce soit avec le mort ou en défense, est la reconstitution des mains cachées d'après les enchères, la signalisation, mais également les défausses. Voici deux situations typiques et, somme toute, assez fréquentes. Dans la première, vous jouez avec le mort, dans la seconde, vous êtes en défense.


1. BCNJ, tournoi de régularité, 25/06/97
Ouest donneur, Est-Ouest vulnérables.

 10 6 5
 R V 2
 A R V 6 3
 D 9
 N
O     E
 S
 A V 2
 9 5 4
 4
 A R 10 8 6 5

Vous êtes assis en Est et vous jouez 3SA, après les enchères suivantes :

    O        N        E        S    
112-
2-3SAfin

Sud entame le 8 de Pique pour le 5 du mort, le 4 de Nord et votre Valet. Vous savez donc que Nord a cinq Piques et Sud deux. Vous êtes à la tête de dix levées et vous pouvez facilement en réaliser une onzième, par l'impasse Coeur ou l'impasse Carreau. Mais comment choisir à ce stade du coup ? Tirez plutôt les Trèfles, le mort n'ayant pas de problème de défausse (dans l'ordre, un Coeur, un Pique et deux Carreaux) et observez attentivement les défausses des adversaires : Sud jette un Carreau, deux Coeurs puis encore un Carreau (il avait deux Trèfles), et Nord un Coeur et deux Piques. Ce dernier a donc soigneusement conservé ses Carreaux. Certes, il peut avoir une chicane, mais c'est peu probable car, d'une part, il aurait peut-être annoncé son bicolore 5-5 majeur en profitant de la vulnérabilité favorable, et, d'autre part et surtout, il aurait pu écarter sans risque un, voire deux Coeurs supplémentaires, au lieu des Piques. Il a plus certainement une distribution 5-2-3-3 ou 5-3-2-3. Dans les deux cas, muni de quatre ou cinq Carreaux par la Dame, Sud n'en aurait lâché aucun (ou un, à la rigueur, s'il en avait bien cinq initialement), sous peine de vous donner la clé du coup en affranchissant la longue du mort (il défausse avant lui). Ainsi, Nord paraît bien avoir préservé sa Dame de Carreau :

 
 R D
 ?
 D××
 -
 10
 R V
 A R V
 -
 N
O     E
 S
 A 2
 9 5 4
 4
 -
 
 ×
 ?××
 ××
 -

Jouer Coeur rapporte alors onze levées certaines, quelle que soit la place des honneurs de la couleur. Si Sud plonge de l'As, vous avez vos onze levées, et même douze si Sud retourne étourdiment Carreau (pris de l'As, évidemment) ou Coeur, le Roi de Coeur squeezant Nord à Pique-Carreau. Si Sud fournit un petit Coeur et que vous passez la mauvaise (le Roi pour l'As ou le Valet pour la Dame), Nord, en main, n'a d'autre retour sensé que Pique. Vous prenez de l'As et rejouez la couleur : remis en main, Nord n'a plus que du Carreau. Si vous passez le Valet de Coeur et que celui-ci est pris de l'As, vous avez affranchi votre onzième levée. Enfin, si vous passez la bonne (le mort fait la levée), vous avez encore douze levées après avoir tiré As de Pique et Pique pour remettre Nord en main.

Les flancs ont cependant le devoir de ne pas toujours se montrer aussi coopératifs avec le déclarant.

2. WIZO Thionville, 22/09/1995
Ouest donneur, Est-Ouest vulnérables.

    O        N        E        S    
112-
2-3SAfin

Vous êtes en Nord. Le mort s'étale après l'entame du Valet de Coeur par votre partenaire :

 
 R 8 6
 R D 8 7 2
 R 6
 V 5 2
 A D 7 3
 10 6 3
 A 9 8
 D 4 3
 vous
O E
 S

Le déclarant duque, le partenaire rejoue le 4 pour votre Dame, que le déclarant prend de l'As. Celui-ci tire l'As de Trèfle de sa main, la Dame du mort et le Roi de sa main, sur lesquels le partenaire fournit le 8 et le 10, puis défausse le 3 de Carreau. Un rapide bilan s'impose car vous allez devoir écarter deux cartes (laissez donc votre dernier Trèfle face en l'air sur la table, le temps de réfléchir). Vous connaissez onze points chez le déclarant (A, AR), qui a très certainement encore la Dame de Carreau pour justifier son cue-bid et son saut à 3SA avec une seul arrêt Coeur. Une fois que le déclarant aura encaissé six levées, regardez bien ce qui vous attend si vous défaussez le moindre Coeur, disons un Coeur et un Pique :

 
 R 8
 R 8
 R 6
 -
 A D
 10
 A 9 8
 -
 N
O     E
 S
 ××
 ×
 D ? ×
 -
 
 V××
 -
 ? ××
 -

Vous serez remis en main à Coeur, pour livrer irrémédiablement une levée et le contrat. Si vous ne défaussez aucun Coeur, le déclarant est condamné à ne plus vous rendre la main pour gagner et doit choisir entre l'impasse Coeur et l'impasse Carreau (à condition qu'il y possède DV). Écartez plutôt froidement deux Piques, comme si vous aviez trois petites cartes dans la couleur. Jeter un Carreau et un Pique paraît inférieur car, si le déclarant a D10×, il peut jouer le Roi ou le Valet placé, tirant l'As d'abord... pour toucher le jackpot. Pour que la « ruse » ait toutes les chances de réussir, il faut également que le partenaire se montre à la hauteur et ne dévoile pas la véritable distribution par des défausses maladroites, en jetant trois Piques dans le cas présent. Bien sûr, un déclarant inspiré peut tirer l'As de Pique en tête, surtout si vous avez ostensiblement défaussé dans la souffrance. La chute de votre Roi de Pique sec le mettra sans doute de bonne humeur, mais il ne fera de toute façon que les neuf levées auxquelles il aurait eu droit si vous aviez lâché un Coeur. Il se peut également que vous vous soyez trompé sur la main du déclarant, la Dame de Carreau se trouvant chez le partenaire (après tout, vous n'y pouvez rien si Est est un furieux qui plante 3SA avec un seul arrêt dans la couleur adverse et sans complément dans la mineure d'ouverture du partenaire). Dans un cas comme dans l'autre, vous ferez des gorges chaudes après le tournoi. Qu'importe, au moins on parlera de vous, et vous aurez votre revanche plus souvent qu'à votre tour.

NANCY TEXAS 8 SOMMAIRE LAPIN 2 NANCY TEXAS 10

LE  LAPIN  RATE  SA  CHUTE
Alain Fuser
avec l'aide des personnages de Victor Mollo


L'expérience de kibbitz la plus mémorable qu'il m'a été donné de vivre s'est déroulée au club de la Licorne. Ce soir-là, l'Ogre Obèse était dans une période de chance insensée et venait de réussir l'exploit d'emporter les enchères vingt et une fois de suite, à Sans Atout qui plus est.

--- Un expert ne peut demander qu'un contrat d'expert, énonça-t-il pendant que je m'asseyais derrière la montagne de victuailles empilées à ses côtés, et, dans un contrat d'expert, un expert ne saurait faire le mort !

L'Ogre était associé à Papa le Grec, contre Oscar le Hibou et le Lapin Lamentable, la face rougeaude et parsemée de miettes de biscuits aux amandes. La donne qui suivit me fit songer à la lutte du Bien et du Mal :

 
 A R V 7
 A D 8
 5 2
 7 6 5 2
 D 9 5 2
 R V 7 6 5 4 2
 8
 8
 N
O     E
 S
 10 8 6 4
 -
 D V 10 9 6
 V 10 9 3
 
 3
 10 9 3
 A R 7 4 3
 A R D 4

SONE
  Lapin    Ogre    Oscar    Papa  
12×2
34×-
6--×
6SA×Fin

L'intervention à 2 de l'Ogre annonçait au moins 5 cartes à Coeur et 4 à Pique. Seul un Lapin Lamentable pouvait penser que le contre de 4 était d'appel et terminer au contrat de 6SA, contré par l'Ogre avec délectation, tout en me chuchotant : --- Qui sème le veau récolte la blanquette ! Il va falloir maintenant que notre Lapin trépasse.

L'Ogre entama bizarrement le 8 de Carreau et le Lapin fit la levée de l'As. Se rappelant que l'Ogre avait du Coeur, il joua le 10 de Coeur pour le Valet, la Dame du mort et la défausse du 6 de Carreau de Papa. Il tira alors le Roi de Carreau et, constatant avec consternation la défausse Coeur de l'Ogre, entreprit de faire l'impasse à la Dame de Pique. Il tira ensuite l'As et le Roi, sur lesquels il jeta deux Carreaux de sa main. Les deux flancs ayant fourni, il marqua un temps d'arrêt, se demandant intérieurement si les Piques n'étaient pas tout bonnement 3-3 au départ, auquel cas son 7 de Pique était maître. Comme il n'en était pas vraiment certain, il se décida à jouer l'As et le Roi de Trèfle, pour aboutir à la position suivante :

 
 7
 A 8
 -
 7 6
 D
 R 7 6 5
 -
 -
 N
O     E
 S
 10
 -
 D V
 V 10
 
 -
 9 3
 7
 D 4

Tout en caressant affectueusement le 9 de Coeur de sa main, le Lapin fit malencontreusement tomber le 3 de la couleur sur la table.

--- Allons, allons, mon bon ami, vous pouvez reprendre votre carte ! tonna l'Ogre.

Mais, vexé par cette bourde monumentale, le Lapin refusa et, rouge de colère, entreprit de chuter ce contrat stupide de 6SA en passant petit du mort. Quelle ne fut pas sa surprise lorsque le 8 de Coeur fit la levée, Papa défaussant le 10 de Pique. Toujours bien décidé à chuter et se rappelant enfin que l'intervention de l'Ogre promettait des Piques, le Lapin joua le 7 de Pique du mort, sur lequel Papa écarta en sanglotant la Dame de Carreau. En main à la Dame de Pique, l'Ogre rejoua en grondant Coeur, pour l'As du mort. Papa, qui sanglotait de plus en plus fort, écarta cette fois un Trèfle et le Lapin son 7 de carreau, qu'il pensait affranchi ! Une jolie fin de coup où le retour du flanc squeeze l'autre flanc. Remarquons qu'en jouant le 9 de Coeur, et non le 3, pour faire son impasse, le Lapin aurait bel et bien chuté : bloqué en main, il ne pouvait remonter au mort, pour donner le coup de Pique mortel, qu'avec l'As de Coeur, libérant ainsi deux levées chez l'Ogre. En outre, même si Papa avait fourni le Roi sur le 3 de Coeur, le contrat aurait encore gagné, en défaussant le 9 de Coeur sur le 7 de Pique du mort : le retour Coeur d'Ouest, pris cette fois du 8 au mort, squeeze toujours Est, obligé de défausser une de ses gardes Carreau ou Trèfle avant que Sud ne défausse lui-même.

À la fin du coup, notre pauvre Papa, le regard vitreux, se tourna vers les spectateurs pour demander : --- Croyez-vous aux forces du Mal ?

S'il pouvait seulement imaginer ce qui allait ce passer ensuite...

à suivre...

NANCY TEXAS 8 ÉCRANS 2 SOMMAIRE LAPIN 2 NANCY TEXAS 10

ÉCRANS  DE  FUMÉE  (1)
François-Michel Sargos


Non, il ne s'agit pas d'une polémique sur le tabac, mais d'un retour sur un thème déjà traité l'an dernier dans les colonnes de notre prestigieux mensuel (plus prestigieux que mensuel). Il s'agit donc à nouveau de ces petits mensonges qu'il faut toujours penser à raconter à l'adversaire. Quelquefois, cela ne sert à rien, mais quelquefois cela rapporte beaucoup. Voici donc quelques occasions de mentir, en gardant à l'esprit qu'on ne joue pas toujours contre des génies ou des extra-lucides.

1. Tournoi du Mercredi, il y a fort longtemps (rue Drouot !)

 A R × × ×
 R ×
 A × ×
 9 7 4
 N
O     E
 S
 D ×
 × ×
 × × ×
 A R D 6 3 2

Contre une opposition modeste, vous jouez 3SA en Ouest sur entame Coeur pour le Valet de Sud. Enfin un coup de veine ! On dirait que l'entame file 13 levées : même si les Piques sont 4-2, personne ne résiste à 6 tours de Trèfle, comme dirait le Grand Gourou Daniel Belut. À vous.

2. Marathon de Nancy 1997

 A R V 10 × ×
 10 ×
 R 9
 V 10 9
 N
O     E
 S
 D × ×
 D × ×
 D 10 ×
 R 6 4 3

Vous jouez en Ouest 2 annoncés dans le silence adverse. Entame 5. À vous de jouer.

3. Finale Paires Open 1993, 3e séance

Un écran de fumée un peu plus technique maintenant :

 A V × ×
 × × ×
 10
 R D V 10 ×
 N
O     E
 S
 D × ×
 ×
 A R D 9 × ×
 A × ×

Vous jouez 6 sur entame A suivi d'un autre Coeur. Il y a 12 levées à pousser si les Carreaux tournent rond, sinon il faut couper encore un Coeur et réussir l'impasse Pique. En outre, même si Nord vous montre qu'il possède le Valet de Carreau quatrième, l'impasse ne sert à rien puisque le 10 sec bloque la couleur. Le retour Coeur, en raccourcissant le mort, stérilise les Carreaux. Comment jouez-vous ?

Cette donne a une histoire au BCNJ (BCN à l'époque). Elle a été prédonnée deux fois dans un tournoi-surprise, le 1er avril 1994, en permutant les quatre jeux à 90 degrés, bien sûr, et personne n'y a rien vu, pas même l'auteur de ces lignes, qui la jouait pourtant pour la 3e fois (!), dont une fois, à Paris, dans le rôle du mort, au contrat « spécial » de 3SA...

SOLUTIONS

1. Les quatre jeux :

 
 ×
 A 10 × × ×
 R V ×
 V 10 8 5
 A R × × ×
 R ×
 A × ×
 9 7 4
 N
O     E
 S
 D ×
 × ×
 × × ×
 A R D 6 3 2
 
 V 10 9 × ×
 D V × ×
 D 10 9 ×
 -

Éh oui, presque tout le monde a chuté, même la paire tombée en panne à 2. Il fallait jouer le 9 de Trèfle : ça ne coûte rien d'essayer... En l'occurrence, le flanc a couvert du 10, craignant que le déclarant ne s'apprête à donner un coup à blanc avec le 9 second, ou simplement parce que c'est tellement naturel de couvrir le 9 avec V 10 8. Onze levées au lieu de huit !

2. Non, il ne s'agit pas de passer le Roi de Trèfle en imaginant je ne sais quel piège diabolique. Le problème est que si les jeux sont... ce qu'ils étaient en réalité, vous êtes au bord de la chute : l'adversaire peut faire une coupe Trèfle et donc 6 levées.

 
 × ×
 R V × ×
 A × × × ×
 5 2
 A R V 10 × ×
 10 ×
 R 9
 V 10 9
 N
O     E
 S
 D × ×
 D × ×
 D 10 ×
 R 6 4 3
 
 × ×
 A 9 × ×
 V × ×
 A D 8 7

Vue de Sud, l'entame peut provenir de 52, V95 ou V952, mais pas de 952, 1052 ni V52, encore moins de V10×× ou 109××. Sa conclusion : le déclarant a le 10 et s'il fournit toute autre carte, c'est que Nord est doubleton. Préparez-vous à poser le 10 sur la table lorsque Sud fournira la Dame et scorez 110, soit plus de 90%.

Au fait, pas besoin de calculer tout cela : dans cette situation, avec trois cartes liées, fournissez toujours la médiane. Voici un autre exemple, où vous jouez à la couleur après une intervention à Coeur de Sud. Nord entame le 3, singleton évident :

 
3
 D V 10
 N
O     E
 S
 R 9 2
Sur l'As de Sud, la seule carte à fournir est le Valet.

3. Vous ne pouvez pas tester les Carreaux, mais vous pouvez aisément savoir si le Roi de Pique est placé : partez de la Dame, et même si Sud trouve étrange que vous jouiez Pique avec 6 Carreaux quasi-maîtres au mort, il y a 99 chances sur 100 qu'il couvre du Roi d'un air désabusé. Si Sud ne couvre pas, prenez de l'As, coupez le dernier Coeur, de l'As évidemment, et tirez les atouts. Si le Roi de Pique ne tombe pas, tirez les Carreaux en tête. Dans la donne réelle, Nord avait le Roi de Pique et le Valet de Carreau quatrième. Mais il ne pouvait résister au dernier Trèfle et le Roi de Pique est bel est bien tombé sur la table à la 9e levée. Le jeu de la Dame de Pique est purement psychologique, puisque vous n'avez aucune intention de faire l'impasse. Mais comme peu de joueurs sont capables de fournir petit sans hésiter s'ils ont le Roi, vous doublez en pratique vos chances de réussir ce chelem.


NANCY TEXAS 8 ÉCRANS 2 SOMMAIRE ARBITRAGE 2

NANCY TEXAS 10


CHRONIQUES  DE  L'ARBITRAGE  (1)

ou

MAÎTRE FROMAGE TENAIT EN SON BEC UN CORBEAU

Dany Haimovici 1


En 1994, un grand club de Tel-Aviv décida de s'équiper de boîtes à enchères. Pour des raisons mystérieuses, deux lots de boîtes furent achetés, l'un en Suède et l'autre en Allemagne. Sur les cartons suédois, le contre était marqué par un `D', alors qu'il était marqué par un `×' sur les cartons allemands. Suite à un usage intensif, les cartons des deux provenances se trouvèrent rapidement mélangés entre les différentes boîtes, une même boîte pouvant contenir des cartons marqués `D' et des cartons marqués `×'.

Une petite parenthèse pour dire que ce club d'excellente réputation est très fréquenté. Deux tournois sont organisés chaque jour, l'un l'après-midi et l'autre le soir. Chacun d'eux compte régulièrement de trente-cinq à quarante tables et voit s'affronter un nombre impressionnant de charmantes vieilles dames2.

En janvier 1995, donc, je fus sollicité pour diriger l'équipe d'arbitres d'un tournoi d'envergure nationale se déroulant dans les locaux du club : quatre-vingts tables et des joueurs de tous niveaux. Au cours du second tour, un arbitre fut appelé à une table située dans le coin de la salle opposé à celui où je me tenais. Bien qu'à une distance conséquente, je pus observer une discussion animée entre l'arbitre, une charmante vieille dame et sa partenaire, une autre charmante vieille dame, et celui de leurs adversaires qui avait appelé l'arbitre. Ce dernier finit par quitter la table pour venir me conter l'histoire, la figure toute congestionnée par ses efforts :
--- Monsieur, je ne sais comment résoudre ce problème : la vieille dame m'a expliqué que le contre marqué `×' utilisée par sa partenaire est manifestement d'appel car le contre marqué `D' est punitif !

Après le tournoi, j'ai eu un entretien avec le président du club pour le prier de mener une action auprès des novices et autres charmantes vieilles dames afin de leur apprendre le bon usage des boîtes à enchères, et plus particulièrement des cartons contre, stop et alerte. Le président m'a raconté par la suite qu'il y avait consacré plus de trois semaines.

Un an plus tard, en janvier 1996, je dirigeai à nouveau l'équipe d'arbitres pour le même tournoi dans le même club. Un élève arbitre, qui passait son examen pratique à cette occasion, fut appelé à une table où moi, Renard examinateur, je me devais de l'accompagner. Madame Ouest expliqua l'affaire au jeune arbitre : l'adversaire avait ouvert de 2SA, posant le carton stop sur la table, comme il se devait. Mais, sa partenaire ayant sorti le carton alerte, Est avait voulu en connaître la signification. La charmante vieille dame assise en Sud lui avait alors aimablement expliqué que 2SA accompagné d'un stop annonçait un 5-5 mineur tandis que 2SA sans stop annonçait une main régulière de 20-22 points...

Devant l'embarras manifeste du jeune arbitre, je lui fis remarquer que la réalité dépassait souvent la fiction la plus invraisemblable.

1. Dany Haimovici est ingénieur en informatique et, accessoirement, arbitre national israëlien.
2. Old little ladies en anglais.

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